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dimanche 28 mars 2010

Carlos Liscano au Salon de L'écrivain et l'autre


Carlos Liscano sera visible au Salon du Livre dans les jours qui viennent. De quoi nous entretient-il dans son nouvel opus, L'écrivain et l'autre ? Au fil d’une réflexion sur l’acte d’écrire de la littérature, il s’interroge sur l’identité et le travail de l’écrivain : qu’est-ce qu’écrire ? La question paraît éculée, mais tout dépend de la cible visée. Puisque l’objectif de l'écrivain urugayen est la « la littérature » (allusions régulières à Kafka, Musil, Beckett désignés comme les maîtres), il lui semble qu’il échoue. La littérature n’est jamais définie ; pourtant ce texte, composé de courts chapitres tournant autour de l’impossibilité d’y accéder, révèle peu à peu ce qui, chez l’auteur fait obstacle à cette ambition.


Liscano se perçoit comme un auteur mineur, notamment parce qu’il est uruguayen, « condamné dès sa naissance à sa petitesse, à sa marginalité, à son caractère de provincial du monde ». Mais essentiellement, l’impossibilité d’écrire est liée à un essoufflement, à une désillusion. Liscano s’est mis à écrire en prison où il a séjourné treize ans et où il a subi la torture. Mathématicien de formation, il a toujours voulu écrire. L’écriture, en prison, le sauve de la solitude engendrée par la torture. Elle préserve sa liberté et son intégrité intellectuelle, morale.


A l’heure actuelle, l’écriture même le sépare de ses pairs, l’isole. Cet homme a consacré sa vie à l’écriture, évitant tout lien familial, cherchant la solitude, repoussant les limites. Et il ne sait rien faire d’autre. D’où procède la souffrance de ne pas réussir à écrire la grande œuvre rêvée, et la nostalgie d’une vie normale. « Il est très douloureux de renoncer à la vie en croyant que seul qui s’en exclut peut la connaître. » L’écrivain est présenté comme un être dédoublé : l’entité écrivante s’instaure comme le despote d’une autre part de soi-même, appelée « l’autre » ou « le serviteur », c’est-à-dire l’homme du quotidien, qui assure la survie physique. L’entité écrivante, cependant, est un personnage, « l’inventé » : « C’est l’inventé qui donne le sens aux choses ». « L’autre » est sous contrôle de « l’inventé. » L’écrivain même est une fiction. « L’effort de se penser comme écrivain est toujours nécessaire et toujours inutile. »

En définitive, « Abandonner les illusions démesurées. Se laisser aller, laisser s’écouler le temps. » et « Je commence à comprendre pourquoi je ne peux plus écrire : je n’ai plus rien à dire » Cependant, « écrire en démocratie, n’est-ce pas résister ? La littérature n’est-elle pas toujours un mode de résistance ? » - et pas seulement dans un système politique menteur, où il faut soi-même mentir pour se protéger...


Madame de Staël tient Salon du livre


Fille unique de Necker, immigré suisse protestant, ministre de Louis XVI très apprécié du peuple, Madame de Staël, qui admire son père, a été initiée très jeune, dans les salons de Madame Necker au bel esprit et à la réflexion politique comme littéraire. Elle s’entretient régulièrement avec son père de son vivant, qu’elle cherche par tous les moyens à faire rayer de la liste des émigrés après la Révolution. Elle lui reste fidèle après sa mort , cherchant d’une part à recouvrir une dette d’Etat de 2 millions en sa faveur, dont elle obtiendra enfin la restitution, au moins partielle, à la Restauration, et qu’elle attribuera comme dot à sa fille Albertine, épouse de Victor de Broglie, qui sera président du conseil en 1835-36.

Son mariage à 22 ans avec le baron de Staël, ambassadeur de Suède, s’avère très vite insatisfaisant, et Germaine de Staël n’aura de cesse de chercher le grand amour. Elle enchaîne les relations passionnées, et Winock trouve aux élans lyriques de sa correspondance des accents raciniens face à la dérobade du comte de Narbonne, qui est l’un de ses premiers grands amours. Elle écrit Zulma pour exorciser le démon « Narbonne ». Elle rencontre bientôt Benjamin Constant, qui tombe éperdument amoureux d’elle, mais à qui elle résiste dans un premier temps, ne le trouvant pas physiquement à son goût. Il sera finalement son plus grand amour, son alter ego intellectuel, jusqu’à la fin de sa vie, malgré les tensions, l’ « inconstance » de Constant, les « amours contingentes », la rupture, le mariage de Benjamin avec Charlotte de Hardenberg et le remariage de Madame de Staël avec Jean de Rocca, de vingt ans plus jeune qu’elle. Avant cette union morganatique (elle tombe enceinte à 45 ans !) qui, elle l’espère, la comblera plus qu’aucune de ses passions déçues, elle aura vécu plusieurs relations, avec Prosper de Barante, Maurice O’Donnel, le Baron de Balk, qui, d’abord irrésistiblement aimantés, fuiront tous tôt ou tard l’ « ogresse châtelaine » . Si elle est exigeante, ombrageuse jusqu’à l’hystérie, c’est un revers de sa générosité, de sa fidélité, de son intégrité et de son exigence.


De même s’attache-t-elle durablement l’amitié de August Wilhem Schlegel, philosophe, critique et écrivain allemand, précepteur de ses enfants qui sera l’un des fondateurs du Romantisme avec son frère Friedrich, mais aussi l’amitié de Juliette Récamier, dont la beauté éblouissante est ce qui lui fait défaut… Madame de Staël, très directe, engageante, irrésistible par son esprit et sa générosité, rencontre et séduit les plus grands génies de son temps, dont Schelling, Goethe, Chateaubriand… Où qu’elle se trouve, elle se fait courtiser, précédée par sa célébrité ; invitée dans la bonne société des grandes capitales d’Europe, elle tient salon partout, et reste inégalable dans l’histoire pour avoir, en exil, recréé un cercle érudit dans le château de Coppet, hérité de son père : ainsi, le « groupe de Coppet » qui réunit plusieurs saisons de suite toute l’intelligentsia d’Europe opposée à Napoléon pour des séjours consacrés à l’échange d’idées morales et politiques, au jeu, à la rédaction des œuvres de chaque convive, et à la mise en scène de pièces de théâtre.


Si elle a « le bon esprit d’ouvrir son salon à tout le monde », elle a aussi « les larmes d’une tragédienne et la logique d’un philosophe politique ». Intrigante pour certains, généreuse pour les autres, c'est une femme de tête : « La méfiance qu’elle inspire est à la mesure de son pouvoir de nuisance. » Elle s’affirme comme écrivain politique avec la publication en 1798 d’un « texte politique de la première importance, Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des Principes qui doivent fonder la République en France ». « Elle partage avec Condorcet l’idée d’une perfectibilité de l’espèce humaine » . « Avec sagacité elle observe à quel point la société en France est marquée par l’esprit de cour » . Dans son œuvre de fiction, des propos transparaissent sur la liberté individuelle.


Très vite désignée comme intrigante par les contre-révolutionnaires, Mme de Staël est surtout tenue à distance par Bonaparte qui se méfie d’elle au point de rester informé de ses moindres faits et gestes pendant qu’il est en guerre ! (« Elle imagine pouvoir devenir l’égérie du grand homme, elle sera sa grande rivale »). Son livre De la littérature a pu être perçu comme un manifeste contre lui. Elle est soupçonnée de complot contre celui qu’elle a traité d’ « idéophobe ». La politique de celui-ci s’affirme et, en lien avec son frère, Joseph Bonaparte, elle tente de l’amadouer mais de cette époque date l’interdiction de s’approcher de Paris à moins de dix lieues. La distance augmentera avec le temps. Quand son fils Auguste obtient enfin une entrevue avec Napoléon, il assène : « Tout le monde comprend que la prison c’est un malheur : il n’y a que votre mère qui soit malheureuse quand on lui laisse toute l’Europe. »


Elle devient en exil le « rouage actif dans la formation d’une alliance anti-napoléonienne » qui sera suivie d’une grande coalition : « Ce sont les paix de Napoléon, plus que ses guerres, qui détruisent les nations. ». Quand les alliés franchissent le Rhin, elle craint l’occupation de la France et le retour en force de la contre-révolution. Elle s’avère « plus grandiose » que B. Constant, qui cherche à faire coïncider ses principes et ses intérêts. Abdication de Napoléon, restauration des Bourbon, échec du projet de sage régence ou de République qu’elle espérait dirigée par Bernadotte et Alexandre Ier. Au retour en scène de Napoléon (les Cent-Jours), elle est soudain courtisée par un empereur devenu adepte de la liberté d’expression. Elle ne cède pas : « Cette affreuse alternative de trahir son pays ou de seconder un tyran me condament à l’inaction la plus absolue. » En 1816, c'est la dernière saison de Coupet, qui réunit plusieurs des grands penseurs rencontrés pendant ses voyages. Stendhal, qui y séjourne, définit ces moments au château comme « les Etats Généraux de l’opinion européenne ».


Madame de Staël représente un précurseur du Romantisme en France. Elle publie De l’influence des passions en 1796, qui fait date dans l’histoire de la sensibilité littéraire, puis De la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales en 1799, où elle analyse, à la suite de Montesquieu, l’influence du milieu sur la culture. C’est elle aussi qui aura révélé aux Français la profondeur de la littérature et de la pensée allemandes en rédigeant De l’Allemagne, livre conçu comme initiation à la culture allemande par des Français qui connaissent mal la langue, ignorent ou méprisent la « patrie de la pensée. » Interdit en France par Napoléon qui fait pilonner le livre, l’ouvrage est publié finalement en 1813 en Angleterre. Elle écrit des histoires d’amour : Zulma, Delphine, Corinne ou l’Italie. Corinne devient une œuvre culte : « Corinne est un pièce archéologique dans l’histoire de la sensibilité comme dans l’histoire de la littérature ». Dans une histoire où l’amour le dispute, comme toujours, à la morale, l’auteur fait l’apologie de la vie choisie. Mauvais accueil de la presse.

Ce qui fait la célébrité de Mme de Staël est aussi ce qui la rend détestable aux autres : « Madame de Staël [est] insupportable à Napoléon bien plus que Chateaubriand : celui-ci est isolé, celle-là dispose d’une cour, d’une antenne, d’un pouvoir de nuisance qu’il faut contrôler et contenir. » Critique révélatrice de B. Constant à propos de Delphine : « Nous avons donc, pour le juger favorablement, outre notre opinion personnelle, la haine de ses ennemis, qui est, pour ainsi dire, une seconde conscience, et sur laquelle on peut compter presque aussi infailliblement que sur l’autre » Schelling : « Madame de Staël est une femme digne d’admiration, la forme est française autant que cela lui est possible, mais le fond est infiniment meilleur. » A Vienne, où elle est reçue avec tout le décorum, des pamphlets circulent à son sujet. « Les femmes ne lui pardonnent pas de préférer la compagnie et l’esprit des hommes. » Maîtresse dans l’art de converser, elle fait l’éloge de la profondeur de pensée telle qu’en recèle la littérature allemande, bien que parfois absconse.

A sa mort, les journaux sont odieux, à l’excepté du Mercure de France où B. Constant publie un hommage anonyme. En définitive, « Son nom est mille fois cité dans les manuels ; il est douteux cependant, les spécialistes mis à part, qu’on la lise et la connaisse comme sa vie et son œuvre le justifieraient. » Michel Winock fait donc œuvre de réhabilitation, dans une biographie dense et de grande qualité. C’est un hommage à la mesure de Madame.


lundi 8 mars 2010

Reconnaissance posthume de Benjamin Lorca


Le journal intime de Benjamin Lorca, publié aux éditions Verticales de la main d'Arnaud Cathrine, est sélectionné pour le prix France Culture-Télérama.


Le titre évoque ce qui ne sera révélé que par bribes : le journal intime de Benjamin Lorca, écrivain, originaire de Caen. Retrouvé mort à son domicile le 4 mai 1992 après avoir ingéré des médicaments dans la nuit précédente, il ne laisse pour héritage que des dettes, quelques lettres et son ordinateur qui contient le fameux journal.

Il s’avère que Benjamin était solitaire, peu disposé à s’impliquer dans une relation affective, très réservé, pudique, paumé. Connu pour son œuvre de fiction, en particulier son roman Sagrada Familia, il aura évité de parler directement de son entourage dans ses livres, d’où provient l’intérêt, aux yeux de ses proches, pour son journal intime, curieux d’y trouver son réel sentiment sur eux, et peut-être le mobile de son suicide.

Ingénieusement composé, le récit s’attelle justement à ce qui échappe à la compréhension : qui était cet homme ? Que pensait-il ? N’aimait-il personne ? Qui aimait-il, et de quelle façon ? Quel désespoir l’a-t-il poussé à commettre un tel geste ? Quels signes auraient dû alerter ses proches ? C’est en tournant autour du précieux journal sans le donner à lire, à part quelques extraits intégrés aux discours des autres personnages, que la réflexion posthume fait sens, chacun ayant une raison de lire ou de ne pas lire ce journal.

Les témoignages successifs d’Edouard Pelan (l’éditeur amoureux), Martin (le frère), Ronan (l’ami) et Ninon (l’ex-compagne) suivent une chronologie inversée, puisque le premier discours est émis quinze ans après les faits, à l’occasion d’une messe anniversaire, tandis que les réflexions de Ninon correspondent à la semaine même du suicide.

Toute la finesse de l’écriture repose sur l’art de restituer l’ambivalence psychologique des personnages, dans ce qu’elle a de plus ordinaire. Notamment, tous les dialogues familiaux sonnent juste, où la météo tient lieu de conversation pour éviter les sujets sensibles. Ninon explicite les ambiguïtés en ces termes : « Je parle sans cesse de mon incompréhension. (…) Mais ce faisant j’oblitère, je compose avec moi-même pour ne pas avoir à admettre que je comprends son geste mieux que je ne le prétends. »

Un phrasé très construit, d’une grande clarté, touchant en peu de mots à l’essentiel.

mardi 2 février 2010

L'absence d'oiseaux d'eau, Emmanuelle Pagano, POL


A l’origine conçu comme un roman épistolaire, L’absence d’oiseaux d’eau se distingue par une composition lacunaire s’appuyant uniquement sur des lettres envoyées à l’amant par la narratrice (en l’occurrence Emmanuelle Pagano elle-même, puisqu’il s’agit d’une auto-fiction). Précisément, comme le titre et la structure l’indiquent, l’absence représente paradoxalement l’élément fondateur du récit, à commencer par l’absence à soi-même et à ses proches dans le processus d’écriture, mais aussi dans l’aspiration à vivre autre chose ; en désirant un homme qui n’est pas son mari, la narratrice se dérobe à la réalité de la vie familiale, perçue comme contingente.

Mais c’est aussi dans l’absence de l’autre – l’amant quasiment inconnu au début du roman – que se crée et s’aménage l’espace du désir et de son expression. Cet espace-là s’amplifiera, rendant possible la rencontre entre les deux écrivains. On ne connaît pas l’origine de leur échange, mais il semblerait qu’au début, ils ne se connaissent guère autrement que par l’écrit, qui préside à leur liaison. L’aventure est d’abord conçue comme une expérience : s’échanger des messages, c’est, à quatre mains, observer comment les réactions mentales, émotionnelles et l’écriture elle-même évoluent au cours de la correspondance. Cela ne va pas sans risque car la narratrice s’implique corps et âme : elle se met en jeu. Le terme semble parfaitement approprié, car c’est bien un jeu au départ, un exercice qui laisse du jeu, de la marge : les règles n’en sont pas prédéfinies, place est laissée au désir, qui s’immisce entre les lignes et bouleversera le cadre expérimental : la liaison se concrétise, tant et si bien que la narratrice se détachera progressivement de son mari.

Le plus souvent, les lettres sont le lieu d’une description extrêmement précise des sensations et des émotions, mais aussi des réflexions de la narratrice. C’est donc avec une sincérité à toute épreuve qu’elle fait part de chaque étape de l’expérience, en détails, avec une grande lucidité qui ne la dispense pas de sentiments profonds, d’émotions violentes. Elle exige la même loyauté de la part de son interlocuteur, se défie des faux-semblants, consciente avant lui de la fin inévitable de leur histoire. Autre métaphore filée annoncée par le titre, celle des oiseaux d’eau : la présence de l’amant a tout d’aquatique : abondance de sueurs et de muqueuses, sperme, autant de substances liquides étanchant la soif de la femme désirante. Aux étreintes s’associe le souvenir synesthésique de paysages, de rivières fraîches et de leur lit, du vol des oiseaux d’eau. Telle poésie n’est pas gratuite, qui ouvre à l’onirisme la relation sexuelle (relation au sens de liaison, mais aussi au sens de description.) Loin des clichés de la littérature du genre, Emmanuelle Pagano manie de main de maître une plume érotique, qui, convoquant le plaisir et l'effroi, ne laisse pas le lecteur indemne.

mercredi 27 janvier 2010

Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit, Fabio Viscogliosi

Il s’agit d’une compilation des souvenirs de l’auteur, présentés selon de courts chapitres reliés les uns aux autres par association d’idées. Parmi les nombreux hommages, légers et pudiques, à des artistes du XXe siècle, mais aussi des siècles précédents, découverts par Fabio Viscogliosi, notamment au cours de son adolescence, on notera la place centrale qu’occupe la référence à Pérec : le chapitre consacré au « jour de la mort de John Lennon » p.143 (d’un livre qui contient précisément 286 pages) s’ouvre en effet en ces termes : « Je me souviens très bien du jour de la mort de John Lennon », et s’articule au chapitre suivant par une autre formule de « Georges Pérec à propos de l’écriture », que Fabio Viscogliosi trouve appropriée à la nonchalance du chanteur : « il suivait sa pente ». Dès le chapitre suivant, intitulé « La pente », p. 145, c’est de Pérec lui-même qu’il est question, de Quel petit guidon à vélo chromé au fond de la cour ? injustement négligé, selon Viscogliosi, après le succès des Choses, œuvre « tenue », de facture classique et formelle.
Il semblerait bien que dans ce livre, Fabio Viscogliosi suive sa propre pente, enclin à s’épancher, au gré des digressions : il puise dans sa mémoire les épisodes de l’enfance, en famille (avec père, mère, sœur et pépé Carlo), à l’école, sur les chantiers où il accompagnait son père, ouvrier en bâtiment.
On glanera aussi bien des réflexions sur le monde physique et mécanique que des réminiscences d’œuvres contemplées, lues, entendues, d’émissions ou d’anecdotes à propos de Magritte, de Buster Keaton. Il est question du passage anodin de Bob Dylan dans la rue, croisé par ses parents comme l’atteste un cliché flou, des dimensions exactes d’un tableau de Sasetta, de Snoopy à l’univers inamovible, de l’ultime aspiration de Kerouac au repos au terme de ses tribulations. A l’aventure, préférer en définitive la promenade.
Le ton était donné dès le premier chapitre :
« Le bonheur ne produit pas d’histoires».

Ce livre représente précisément l’apologie d’un « bonheur sans histoire », de la satisfaction, moins une nostalgie qu’une complétude modelée par le temps qui passe et laisse sa trace, comme aux doigts meurtris celle de « l’envahisseur » – l'insensibilité et la déformation causées par une empoignade ou un coup de massette mal assené. La sagesse consisterait donc à accepter le sort tel qu’il est, à ne rien souhaiter à autrui qu’une balade. Est-ce en définitive une ode à la beauté du monde, tel qu’il est, avec ses impossibilités, ses limites au fantasme ? Ainsi faut-il accepter qu'il est inenvisageable de s’installer sur Vénus, une fois percé le mystère de la planète, à l'atmosphère irrespirable.

En 2008, Fabio Viscogliosi avait monté une exposition portant quasiment le même titre : Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit {que ce soit des prières, des tranquillisants ou une bouteille de Jack Daniel’s}
A lire, un entretien très éclairant à ce sujet.

C'est l'art perçu comme ouverture au champ des possibles : "Chaque livre ici, comme chaque objet dans l’exposition, est l’indice possible d’une autre réalité, d’un autre moment."

samedi 31 octobre 2009

Les taiseux, Jean-Louis Ezine

L'entreprise d'écriture donne-t-elle du sens à une origine, à une destinée ? C'est la démarche même de Jean-Louis, le narrateur de ce récit autobiographique, qui lui assurera une place dans le monde, davantage que le résultat de son investigation. "Tous les illégitimes savent qu'ils devront se fabriquer, non seulement sur le mensonge de leurs pères, mais sur ceux qu'ils produiront eux-mêmes. Parce qu'ils sont vierges de tout héritage, ils sont, à la lettre, les innommables. On ne sait pas qui l'on est quand on ne sait pas d'où l'on vient. Il faut bien s'inventer. Se trouver, coûte que coûte. Il faut bien se mentir."

Jean-Louis fait parler les taiseux : en les sortant du mutisme, il fait bouger les lignes et assure sa place parmi eux. Les taiseux, ce sont les adultes, qui maintiennent l'enfant dans l'ignorance de sa propre histoire, mais aussi sa mère et son père adoptif, Ezine, qui ne résolvent aucun conflit verbalement. Voilà qui caractérise aussi le silence qui règne entre Ezine et Jean-Louis. Le refuge du narrateur enfant dans un monde imaginaire peut être associé à la construction mentale de la mère autour du mythe de la passion vécue avec le père disparu. En épousant Ezine, elle s'est précipitée, de son propre aveu, dans les bras d'un monstre, espérant que son amant vienne la chercher. Elle a donc vécu dans l'imposture : ce n'est pas dit, mais le réseau des faits le soulignent.

Au plan psychologique, la recherche de la vérité, et peut-être même l'écriture, sauvent celui qui écrit (l'auteur-narrateur). L'esprit peut rétablir une mémoire organisée. Les phénomènes étranges s'expliquent, même s'ils soulèvent d'autres ambiguïtés. La beauté du récit provient du mystère qui s'épaissit au fur et à mesure que l'enquête progresse, que le fil du temps est remonté. Au contraire d'un roman policier, tout n'est pas dénoué à la fin (ce qui, en mettant fin au suspense, libère le lecteur qui peut oublier le récit). Ici, l'horizon des possibles reste ouvert, l'origine n'est que partiellement élucidée : en renvoyant le lecteur aux zones d'ombre de sa propre filiation, le narrateur appartient définitivement au même monde que ses pairs.

vendredi 16 octobre 2009

Digressions avec Le premier venu

Un tel titre ouvre la voie de la littérature de hasard, annonce les modalités d'écriture aux époques moderne et contemporaine.

« Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais... » (1)

La poésie baudelairienne s'inscrit dans le possible, en suspension entre ce qui n'existe pas et ce qui se réalisera peut-être.

En reprenant la réflexion sur Baudelaire sous l'angle politique, ou plutôt sociologique, Pierre Pachet, dans son essai Le premier venu, Baudelaire : solitude et complot, démontre de façon éclatante que la composition artistique change en démocratie, puisque le sujet change, puisque l'identité même de l'individu est bouleversée, et son rapport au monde.

C'est la tyrannie de la justice, exprimée par Baudelaire au sujet de Delacroix dans son essai sur L'Art Romantique.


« Il s'établit alors un duel entre la volonté de tout voir, de ne rien oublier, et la faculté de la mémoire qui a pris l'habitude d'absorber vivement la couleur générale et la silhouette, l'arabesque du contour. Un artiste ayant le sentiment parfait de la forme, mais accoutumé à exercer surtout sa mémoire et son imagination, se trouve alors comme assailli par une émeute de détails, qui tous demandent justice avec la furie d'une foule amoureuse d'égalité absolue. Toute justice se trouve forcément violée; toute harmonie détruite, sacrifiée; mainte trivialité devient énorme; mainte petitesse, usurpatrice. Plus l'artiste se penche avec impartialité vers le détail, plus l'anarchie augmente. Qu'il soit myope ou presbyte, toute hiérarchie et toute subordination disparaissent. » (2)



La hiérarchie s'abolit. A terme, cela entraînera la disparition du narrateur, ou du moins du narrateur omniscient. C'est aussi le début de la fin des grands récits, entérinée après la Seconde Guerre mondiale, qui accuse l'échec de la croyance dans le progrès. Baudelaire, pré-post-moderne ?

Mais oui : la façon même de présenter un récit a pris un tournant décisif depuis la fin du XXe siècle. Les romans de cette rentrée littéraire en témoignent : rares sont les constructions linéaires, la plupart du temps une réalité est considérée sous différents point de vue, créant un effet de diffractation du réel. Et que le vaste monde poursuive sa course folle, de Colum Mc Cann, ne fonctionne pas autrement. Le même moment, où le funambule traverse l'espace vide entre les deux tours jumelles à New York, est sans cesse revu, relu, sous divers angles, ce qui lui donne un sens, une richesse symbolique, tout en évoquant sa futilité, son essence dérisoire, tout ce qu'un tel geste représente de possible(s).


La perception du temps est métamorphosée, elle aussi, dans cet univers du fantasme, du possible,où les individus se fondent dans la ville. Elle exprime cette forme de solitude à laquelle aspirait Baudelaire, anywhere out of the world, non pas celle de Robinson, mais une « vaporisation » dans la foule citadine anonyme.



(1)"A une passante", Les Fleurs du Mal, Baudelaire

(2)"Le peintre de la vie moderne", cité par Pierre Pachet, II,2, p.120

dimanche 13 septembre 2009

Et que le vaste monde poursuive sa course folle, de Colum Mc Cann (Belfond)

Dans Libération, Natalie Levisalles, qui fait l'éloge du nouveau roman de Colum Mc Cann, en déplore néanmoins "l'absence de centre", et plus loin, que "le projet initial se [soit] effacé devant la force des personnages fictifs" ; que "le seul fil qui reste, le fil-de-fériste français, ne [soit] plus qu’un prétexte."

Une telle interprétation me surprend. Pourquoi un prétexte ? Le funambule qui traverse l'espace vide entre les tours jumelles le matin du 7 août 1974 est l'un des personnages du récit, comme les autres. De quel projet initial parle-t-on ? Colum Mc Cann avait-il exprimé l'intention d'écrire un roman documentaire ?

Au contraire, la performance accomplie par Philippe Petit, qui a inspiré Mc Cann, revêt un tour hautement symbolique. C'est le défi d'Icare, l'idéal d'élévation auquel aspirent tous les personnages de la société et du roman pour faire face à la vie dans laquelle ils se démènent, mère de soldat mort au Vietnam, artiste mondain accro à la coke, prostituée du Bronx jetée en prison et qui compte "s'envoyer en l'air" mais pendue, cette fois, au tuyau des douches...
Que ces personnages aient assisté ou non à la traversée, ils entretiennent tous un lien avec l'événement. Pendant qu'ils vivaient, un homme a traversé les airs. Pendant ces brefs instants, le monde a suspendu "sa course folle"...

Et donc, ce roman pivote bien autour d'un centre, justement parce que la composition en est circulaire, organisée autour de ce moment précis, où simultanément, dans New York, avaient lieu une multitude d'événements. Le roman en présente certains, imaginaires, à plusieurs reprises, selon différents angles en fonction de celui qui raconte : les narrateurs varient. Pas le propos : au début du roman, on voit la traversée depuis la rue. Plus tard, au cœur du récit, on accompagnera l'artiste sur le câble. "L'espace d'un instant, presque rien ne se passe. Il n'est même plus là. (...) Il est en deux secondes l'essence du mouvement, il peut faire ce qu'il veut. (...) Etre un instant sans corps et venir à la vie." Ensuite, la magie peut cesser. Le funambule est arrêté, et redescend parmi les hommes. Un ange est passé.

Une construction parfaitement cinématographique, vivante, colorée, sonore. Le pouls de New York.